« Avant de s’inquiéter des conséquences agricoles de la guerre en Ukraine, les premières victimes sont bel et bien les Ukrainiennes et Ukrainiens. Cela a été le premier message d'ECVC (Coordination européenne Via Campesina) et de la Confédération paysanne auprès de la presse et des réseaux. La Confédération paysanne réaffirme haut et fort que l’accueil des réfugiés est un devoir de solidarité, qu’ils soient réfugiés de guerre, économiques ou climatiques.

 

L'Ukraine représente 50% du tournesol, 20% du colza, près de 20% du maïs et 12% du blé de l'exportation mondiale. Les marchés mondiaux restent relativement étroits et donc toute fluctuation de volumes a des impacts énormes sur les prix des marchés mondiaux, ce qui met en danger les populations des pays importateurs et agricultures dépendantes des flux mondialisés. Les cours de l'énergie, des engrais de synthèse et des céréales vont ainsi flamber.

 

Les conséquences agricoles de la guerre en Ukraine sont l'occasion pour la FNSEA et promoteurs du système agricole dominant et productiviste de faire perdurer leur système à bout de souffle sous couvert de souveraineté alimentaire. La musique du "produire plus sans contrainte" revient donc en force dans l'espace médiatique et politique. Démasquons l'imposture de ce productivisme agricole qui constitue le problème, pas la solution, face aux conséquences agricoles de la guerre en Ukraine.

 

Le Secrétariat National de la Confédération paysanne tiendra une conférence de presse ce vendredi 11 mars matin sur les conséquences agricoles de la guerre en Ukraine, intitulée "Le productivisme agricole est le problème, pas la solution." Vous trouverez une note fournie en PJ, le communiqué de presse d'ECVC en lien et une synthèse des éléments portés par la Confédération paysanne ci-dessous. Un communiqué de presse sortira probablement demain.

 

En réalité, cette guerre en Ukraine dévoile de nombreuses dépendances de ce système agroindustriel mondialisé:

  • Dépendance aux engrais de synthèse, qui nécessitent une quantité considérable de gaz pour leur fabrication, et contribuent de façon majoritaire aux émissions de gaz à effet de serre du système agricole mondial. Dépendance donc à l'achat d'énergie fossile russe. Rappelons qu'une tonne d'engrais nécessite pour sa fabrication une tonne d'équivalent pétrole. Dépendance aux énergies fossiles qu'on peut étendre à d'autres pratiques des filières agroindustrielles: serres chauffées en fruits et légumes, chauffage des unités de production animale hors-sol, fabrication de poudres de lait...
  • Dépendance à l'alimentation animale importée: la moitié du maïs importé en Europe vient d'Ukraine, gros producteur également de tournesol et donc de tourteaux. En effet, les productions animales industrielles importent de nombreuses surfaces agricoles pour l'alimentation de leur cheptel. L'absence de lien au sol et d'autonomie fourragère de ces unités d'élevage est un problème majeur sur tous les plans: économique, climatique, environnemental et sanitaire.
  • Dépendance aux marchés financiers: Les prix des denrées alimentaires, y compris sur les marchés intérieurs, sont sujettes aux variations des cours mondiaux et à la spéculation. La dérégulation des marchés empêche toute protection économique des marchés intérieurs, et donc de la rémunération paysanne et de l'approvisionnement stable et sécurisé des populations. La libéralisation des marchés est dans une logique de spéculation. Les denrées soumises à une extrême volatilité des prix sont vendues aux clients solvables, peu importe les conséquences sociales et environnementales. Chaque aléa climatique, géopolitique, sanitaire est l'occasion pour certains de gagner beaucoup sur les marchés et pour d'autres de se retrouver en graves difficultés.
  • Dépendance au libre-échange et à l'export: de nombreuses filières sont construites sur une division internationale et dépendantes de marchés import et export. Laisser penser que la sécurité alimentaire peut s'obtenir par un fonctionnement libéral des marchés est un mensonge éhonté. Le libre-échange crée un marché de la faim et de l'aide alimentaire internationale, encourage la spécialisation productive des régions, rend dépendant les pays du Sud, et affaiblit toutes les tentatives de développement de filières locales.
  • Dépendance aux multinationales semencières: Ces dernières visent à obliger les paysan.nes à acheter annuellement leurs semences. Semences hybrides et OGM empêchent la reproductibilité de ces dernières. La guerre en Ukraine, siège d'une production semencière importante et vitale pour l'Europe de l'Est, induit des menaces importantes pour l'approvisionnement en semences pour les saisons prochaines.
  • Dépendance à la captation d'aides publiques: Ce modèle dominant productiviste s'accapare les aides, notamment celles de la PAC distribuées à la surface. Les grands bénéficiaires de cette PAC sont d'ailleurs les mêmes grands céréaliers qui vont bénéficier grandement de la flambée des cours mondiaux issue des conséquences de la chute des exportations agricoles ukrainiennes. Le plan de résilience du gouvernement va sûrement encore une fois réalimenter par des aides d'urgence ce système dans l'impasse, sans aucune réorientation pour diminuer les dépendances de ce modèle productiviste.
  • Dépendance aux banques: l'endettement des exploitants agricoles est important, notamment dans les filières volailles et porcs industrielles, là où leur manque d'autonomie est criant face au besoin d'import d'alimentation animale.

En plus d'être dépendant, ce système agricole mondialisé basé sur l'économie fossile et néolibérale aggrave la situation sociale et écologique de la planète: dérèglement climatique, effondrement de la biodiversité, misère et malnutrition... En subventionnant les productions exportées, il détruit toute possibilité de développement de filières locales et de souveraineté alimentaire des pays du Sud. Engendrant pauvreté, faim et crises climatiques dans les pays du Sud, il alimente les flux migratoires mondiaux. Se placer comme sauveurs de peuples qui risqueraient la pénurie alimentaire est hypocrite alors même que le fonctionnement libéral des marchés de ces dernières décennies, dont la FNSEA et le COPA-COGECA sont les artisans, est intrinsèquement aveugle à la question de la répartition des ressources et de l'approvisionnement des populations. Les émeutes de la faim de 2008 l'avaient déjà dévoilé avec force. Le marché ne peut résoudre l'insécurité alimentaire, seule la solidarité le peut, en sortant des logiques spéculatives et libérales.

 

Face à ce système de la dépendance, nous proposons la voie de l'agriculture paysanne: le système de l'autonomie.

 

Les solutions existent, tant par des mesures d'urgence (en gras, les premières mesures d'urgence qui seront mises en avant à la conférence de presse) que par des mesures structurelles pour le moyen-terme. Nous revendiquons donc:

  • Le contrôle du prix des céréales pour permettre l'approvisionnement de populations qui seraient en risque de pénurie alimentaire et pour l'approvisionnement des élevages.
  • Des soutiens d'urgence pour les éleveurs et éleveuses dépendantes d'alimentation animale importée, assortis obligatoirement d'un plan de désendettement et de désintensification de la production animale industrielle. Cette aide d'urgence doit en effet être conditionnée à un plan de transition vers des systèmes de production plus sobres, plus autonomes et économes, et en lien avec le sol. Sinon, comme à chaque crise passée, nous continuerons à aggraver les dépendances de ce modèle agricole dominant dans l'impasse.
  • L'interdiction immédiate de cultures alimentaires pour la méthanisation et la fabrication d'agrocarburants. Cela permet de libérer 3 à 5 % de la surface agricole française pour la production alimentaire, notamment pour les productions déficitaires comme les protéines végétales et les fruits et légumes.
  • L'augmentation immédiate de la surprime des premiers hectares pour mieux soutenir l'emploi paysan et redistribuer équitablement les aides PAC. Les grands céréaliers bénéficiaires de la PAC vont profiter de la flambée des cours mondiaux.
  • Un moratoire sur tous les projets d'artificialisation de terres agricoles. La préservation des capacités productives de notre agriculture est importante pour pouvoir relever les défis sociaux et écologiques actuels. L'exemple de la bétonisation du plateau de Saclay est emblématique, alors que ces terres fertiles pourraient grandement contribuer à la souveraineté alimentaire.
  • L'arrêt de tous les projets de ferme-usine, à l'instar des poulaillers industriels en Bretagne.
  • La sécurisation du prix des denrées agricoles pour les volumes destinés aux marchés intérieurs. Le fonctionnement des marchés intérieurs doit être étanche et protégé de l'influence des cours mondiaux.
  • L'affranchissement progressif des engrais de synthèse grâce aux systèmes vertueux de polyculture-élevage, le développement de la production de légumineuses et la valorisation des prairies.
  • La recherche d'autonomie fourragère et protéique sur les élevages par l'obligation de lien au sol (nombre d'animaux cohérents avec les surfaces)
  • La remise en place d'outils de régulation des marchés pour protéger économiquement la rémunération des producteurs agricoles et l'approvisionnement des populations, ici et ailleurs. Cela suppose la sortie des accords de libre-échange pour construire un commerce international équitable et solidaire, et des outils de protection économique comme les prix minimum d'entrée pour les fruits et légumes. La solidarité internationale passe par permettre la construction de la souveraineté alimentaire pour tous les peuples, Etats et groupes d'Etats. Elle n'a rien à voir avec une vision simpliste basée sur la seule sécurité alimentaire. D'ailleurs, la faim n'est pas un problème de production et de disponibilité mais bien un problème de répartition. L'organisation des filières alimentaires mondiales est tournée vers la logique marché et répond uniquement aux demandes solvables. La logique libérale n'a que faire des conséquences sociales, écologiques et alimentaires des échanges agricoles mondiaux.
  • La relocalisation de productions déficitaires en France avec des objectifs de qualité de la production pour répondre aux enjeux sociaux, sanitaires et écologiques: fruits et légumes, protéines végétales, miel...
  • L'accélération d'un cap des politiques publiques (Farm to fork) à l'échelle européenne vers l'affranchissement des pesticides et engrais de synthèse
  • La nécessité de conserver une obligation d'infrastructures agroécologiques sur les fermes dans la future PAC pour les enjeux climat et biodiversité. L'obligation de 4% de jachères n'existe pas dans la future PAC, c'est un mensonge visant seulement à permettre aux grands céréaliers de s'affranchir des maigres obligations environnementales et de continuer à drainer et agrandir leurs parcelles. Ces 4% concernant l'ensemble des surfaces d'intérêt écologiques, dont les mares, murets, haies, bosquets, arbres...
  • La garantie des droits paysans aux semences avec notamment le droit à ressemer, l'interdiction du brevetage du vivant et des OGM, et le développement de la sélection paysanne. Pouvoir ressemer est primordial pour la résilience de notre alimentation. Déléguer notre alimentation aux multinationales semencières est un suicide collectif. Soutenir l'autonomie paysanne sur les semences est crucial, et vital dans les périodes difficiles: guerres, pandémies, catastrophes climatiques, conflits géopolitiques.
  • La valorisation de l'arbre (bois-énergie, fourrage, rempart contre l'érosion et le vent, abri pour les animaux, captation de carbone...) dans les systèmes agricoles, et le soutien à l'emploi pour l'entretien des haies
  • La recherche d'autonomie et de sobriété énergétique sur les fermes

En conclusion:

 

Les solutions à la fois pertinentes économiquement, géostratégiquement et environnementalement relèvent de la démarche d'agriculture paysanne: polyculture-élevage et déspécialisation des territoires, autonomie alimentaire et lien au sol, sobriété énergétique, affranchissement progressif des engrais de synthèse, pratiques agroécologiques et développement de la production apicole, régulation des échanges internationaux pour un commerce international équitable, protection absolue des terres agricoles et de leur vocation vers la souveraineté alimentaire face au développement incontrôlé de la méthanisation et des agrocarburants.

Diminuer en urgence toutes les dépendances de ce modèle agricole productiviste libèrera les marges de manœuvre diplomatiques nécessaires afin d’œuvrer pour la paix. S'en affranchir structurellement est une des clés pour construire le monde de demain désirable, pacifique, social et écologique.